THE EVERYDAY HERO

Urgences. Chaque matin pareil : des vagues de malades, pas de lits, plus de brancards, les téléphones qui sonnent, encore des malades.

Les patients ont mal, les patients s'impatientent, ils grognent, ils pestent, ils s'énervent, certains hurlent, tous attendent... attendent... attendent... et il n'y a toujours pas assez de lits, pas assez de brancards...

Les patients ont mal, les infirmières ont mal, les médecins n'écoutent plus, les téléphones sonnent, un malade fait l'arrêt respiratoire, des ambulances arrivent encore, et il n'y a toujours pas assez de lits, pas assez de brancards...

Pas de répit, pas de lit, pas de sécurité, les téléphones sonnent, les alarmes se déclenchent, les bips s'affolent, les infirmières sont partout, personne n'écoute, le systême est dans le rouge... et toujours pas de lits...

Alors dans ce bordel insensé, qui ? Qui fait face tous les jours ? Un super héros ? Eh non, juste une femme ou un homme en blanc, qui soigne, qui aime côute que coûte, qui est toujours présent 24h sur 24, qui est sous-payé car paraît-il - il ne travaille pas pour l'argent, et qui n'a pas le droit à l'erreur...

Texte inspiré de "The everyday Hero", Daniel M. Fatovich, Annals of Emergency Medicine.

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UNE PHOTO, UNE VIE

Des petites rides apparaissent. Et même des cheveux blancs. Parfois, j’ai quelques petites douleurs de genou quand je monte l’escalier, que j’avais pas avant. Les étudiants en médecine me vouvoient, et pas moyen de les décoincer… ils sont tétanisés quand je leur parle. Je ne dis plus à poil. J’ai parfois de la nostalgie… déjà, en pensant au passé. Je commence à penser à ma propre retraite. Ma fille sait quasiment lire. Bon sang de bon sang. Je n’ai pourtant rien fait… j’ai juste fermé les yeux un instant, quelques secondes, une toute petite minute d’inattention, un bref assoupissement, et quand je les ai rouverts, j’étais 10 ans après. Alors j’essaie de rester vigilant, de garder l’œil vif, parce que sinon, c'est encore 10 ans dans la vue.

A vrai dire, je ne peux pas dire que je n’ai rien fait non plus. Et si Dieu veut, il me reste encore de la marge pour faire… ce que je voudrais avoir fait à l’heure de ma mort. Des dizaines de vieilles et de vieux échouent quotidiennement aux urgences, et pour nombre d’entre eux, c’est le dernier voyage. Parfois, dans la prunelle centenaire de leurs yeux, un éclair fugitif, puis de nouveau la grisaille. Ils n’ont pas fait grand chose pour en arriver là. Ils ont juste fermé les yeux quelques minutes, ont eu quelques moments d’assoupissement. Ils avaient 20 ans, et quand ils les ont rouverts, ils se sont vus séculaires, recroquevillés sur un brancard, dans le couloir d’un hôpital impuissant et inutile.

Un battement de paupière, le clignement fugace de l'obturateur. 1/100ème de seconde, 100 ans. Dans un instant, je serai déjà mort. Voilà pourquoi je photographie. Pour que dans 20 ans, c'est à dire dans 20 secondes, mes enfants, mes petits enfants sachent qui était leur père, ce vieillard grabataire, rabougri et acariâtre, qui radote et qui fait pipi au lit.

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A PROPOS DE LA GALERIE URGENCES

Certaines images peuvent choquer, notamment celles qui évoquent la solitude, la vieillesse, la souffrance, la misère. Faire de telles photos est difficile. Parce que mon métier n'est pas photographe reporter. Parce que le sujet est sensible, odieux, voire tabou. Parce que le droit à l'image, le droit à la vie privée, le secret médical protègent - à juste titre - la personne amoindrie par l'âge ou la maladie. Je connais l'article 9 du Code Civil, je l'ai lu dans tous les sens, ainsi que les nombreuses jurisprudences sur le droit à l'image. Je sais à quel point il est délicat de réaliser des photographies en général, et sur ce genre de sujet en particulier.

Ma démarche photographique, artistique - et, je préfère le préciser, non mercantile - repose non seulement sur le respect de ces droits, mais aussi sur le respect de la dignité des personnes. Aussi, aucun patient n'est identifiable, reconnaissable sur ces photos. Les visages sont cachés. Les noms sont tus évidemment. Les lieux et les dates ne sont pas précisés. J'aurais pu ne faire aucune photographie, d'ailleurs. Mais respecter et protéger ne sont pas nécessairement tout cacher ou tout taire. Ici je montre une main, là une posture, ailleurs une scène plus globale. Mes commentaires permettent de diriger la lecture de ces photographies. Pas de voyeurisme donc, mais raconter, imaginer un bout d'histoire sur ces humains à bout de souffle qui sont mon père, ma mère, mes enfants, moi-même.